À mi-chemin entre médiation culturelle et démarche introspective, la bibliothérapie s’impose aujourd’hui comme une pratique qui fait du livre un outil de connaissance de soi. À l’Institut français de Tunisie, les ateliers du cycle Library of Emotions explorent cette rencontre entre littérature, écriture et bien-être, en invitant les participants à faire de la lecture un espace de réflexion, de partage et de résilience.
Longtemps considérée comme un refuge intime, la lecture révèle aujourd’hui une autre dimension : celle d’un outil de mieux-être et d’exploration de soi. Entre littérature et accompagnement émotionnel, la bibliothérapie s’impose progressivement comme une pratique culturelle et humaine qui fait du livre un miroir, un soutien et parfois un chemin vers la reconstruction.
À l’Institut français de Tunisie (IFT), cette approche trouve un terrain d’expression à travers le projet « Library of Emotions » (LOE), qui associe lecture partagée, écriture créative et échanges collectifs. Dans les médiathèques de l’IFT, ces ateliers invitent les participants à écouter des textes lus à voix haute, à écrire à partir des émotions suscitées par ces lectures et à partager leurs réflexions dans un cadre bienveillant et confidentiel.
Loin d’un simple cercle de lecture, ces rencontres visent à favoriser l’introspection, la gestion des émotions et la résilience, en s’appuyant sur la puissance évocatrice de la littérature.
Le livre comme miroir
La bibliothérapie repose sur une idée simple : les textes littéraires permettent de reconnaître en soi des émotions ou des expériences parfois difficiles à formuler. Romans, récits autobiographiques, poésie ou essais deviennent alors des espaces d’identification et de projection.
Lors de la troisième session de bibliothérapie organisée à l’IFT les 8, 9 et 10 mars, dans le cadre des Layali Ramadan et de la Journée mondiale des droits des femmes, les participants ont travaillé autour du récit Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon. L’atelier était animé par Farah Sayem, coordinatrice du réseau des médiathèques de l’IFT et chargée du projet Library of Emotions en Tunisie.
La lecture partagée de ce texte a permis d’ouvrir un dialogue entre mémoire intime et écriture personnelle, invitant chacun à prolonger l’expérience par ses propres mots.
Dans ce processus, la littérature agit comme un révélateur : les mots des auteurs deviennent parfois ceux qui manquaient pour dire ce que l’on ressent.
Un cycle d’ateliers autour des émotions
Cette rencontre s’inscrit dans un cycle d’ateliers progressifs consacré à la relation entre lecture et émotions.
Le premier atelier, « Des villes et des femmes », organisé en janvier 2026, explorait déjà les liens entre mémoire personnelle et espace urbain. À travers des textes et des exercices d’écriture, les participants étaient invités à interroger la manière dont les lieux portent en eux des fragments d’histoires intimes.
Le cycle s’est poursuivi le 21 février 2026 avec un atelier consacré à la psychologie des émotions, animé par Céline Mas, autrice et spécialiste en bibliothérapie, cofondatrice de Love for Livres, partenaire du projet LOE à Paris.
Conçue comme une introduction aux principes de la bibliothérapie, cette rencontre proposait d’explorer la littérature comme outil de connaissance de soi et de transformation personnelle. Les participants y ont découvert comment les textes peuvent servir de support pour identifier, comprendre et exprimer les émotions, dans une démarche qui associe lecture, réflexion et partage.
Enfin, la session de mars est venue prolonger cette exploration en mettant l’accent sur l’écriture personnelle et le récit intime.
À travers cette progression — comprendre les émotions, les reconnaître dans les textes, puis les transformer en écriture — le cycle Library of Emotions propose un véritable parcours d’exploration intérieure par la littérature.
Lire, écrire, échanger
Au cœur de la démarche développée par l’IFT se trouvent trois gestes essentiels : lire, écrire et échanger.
La lecture à voix haute crée d’abord un rythme commun et donne au texte une dimension sensible. L’écriture permet ensuite aux participants de prolonger cette rencontre littéraire par une expression personnelle. Enfin, le partage volontaire de ces textes ouvre un espace d’écoute où les expériences individuelles entrent en résonance.
Ouverts à un public large, ces ateliers offrent un cadre où la littérature devient un point de départ pour interroger l’expérience humaine.
Une tradition ancienne
Si la bibliothérapie connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, l’idée que la littérature puisse agir comme un remède remonte à l’Antiquité.
Dans l’Égypte ancienne, certaines bibliothèques étaient déjà considérées comme des lieux de guérison de l’esprit. La bibliothèque du pharaon Ramsès II aurait porté l’inscription « remèdes pour l’âme », soulignant la dimension spirituelle et réparatrice des textes.
Les philosophes grecs et romains partageaient également cette intuition. Aristote développe la notion de catharsis, selon laquelle la littérature permet de purifier les passions et d’apaiser les émotions. Cicéron, dans ses lettres Cura ut valeas, évoque les vertus thérapeutiques de l’écriture et de la correspondance. L’orateur grec Aelius Aristide parlera même, dans ses Hieroi Logoi, de véritables « remèdes littéraires ».
La littérature comme médiation
Aujourd’hui, la bibliothérapie se décline en plusieurs approches. La bibliothérapie clinique est pratiquée par des professionnels de santé mentale dans un cadre thérapeutique. La bibliothérapie de développement s’adresse à un public large dans une démarche préventive ou de développement personnel. Enfin, la bibliothérapie créative associe lecture, échanges et ateliers d’écriture pour encourager l’expression et la transformation personnelle.
Les ateliers proposés par l’Institut français de Tunisie s’inscrivent dans cette dernière perspective, où la littérature devient un espace d’expérimentation et de partage.
Dans un monde marqué par l’accélération des rythmes et la saturation informationnelle, ces rencontres rappellent la valeur d’un temps consacré à l’écoute et à l’écriture. La bibliothérapie ne prétend pas remplacer un accompagnement médical ou psychologique ; elle agit plutôt comme une médiation sensible, permettant de mieux comprendre ses émotions à travers les mots des autres et les siens propres.
Car si la littérature ne guérit pas tout, elle possède une vertu essentielle : celle de transformer l’expérience humaine en récit, et le silence en parole.










