Réussir à l’université ne signifie pas nécessairement être doué dans un seul domaine. Derrière les résultats académiques, les diplômes et les parcours universitaires se cachent des profils d’étudiants très différents : certains excellent dans l’expression et l’écriture, d’autres dans le raisonnement, la créativité, la coopération, l’analyse de soi, la musique, l’espace ou encore l’observation du monde vivant.
C’est dans cette perspective que la théorie des intelligences multiples, développée par le psychologue américain Howard Gardner à partir des années 1980, a profondément marqué les réflexions pédagogiques. Elle propose de ne pas réduire l’intelligence à une seule capacité générale, mais de considérer plusieurs formes de compétences permettant à une personne de résoudre des problèmes, de créer ou de produire quelque chose qui a de la valeur dans un contexte donné.
Cette approche a suscité un important intérêt dans le monde éducatif, mais également de nombreuses critiques scientifiques. Plusieurs travaux soulignent notamment l’absence de preuves solides permettant de considérer ces intelligences comme des capacités totalement indépendantes. Il est donc plus prudent de les considérer comme une grille de réflexion sur la diversité des aptitudes, plutôt que comme neuf catégories scientifiques définitivement établies.
1. L’intelligence linguistique : les étudiants qui maîtrisent les mots
Elle concerne la capacité à utiliser le langage avec aisance : écrire, argumenter, raconter, expliquer, convaincre ou encore jouer avec les mots.
À l’université, cette forme d’intelligence peut particulièrement s’exprimer dans les domaines du droit, des langues, du journalisme, de la communication, des sciences humaines, de la littérature ou encore des sciences politiques.
Un étudiant qui prend facilement la parole, rédige avec précision ou sait construire une argumentation peut ainsi disposer d’atouts importants dans de nombreuses formations.
À l’université : dissertations, exposés, débats, présentations orales, podcasts ou projets éditoriaux peuvent mobiliser ces compétences.
2. L’intelligence logico-mathématique : comprendre, raisonner et résoudre
Elle renvoie à la capacité à analyser des problèmes, identifier des relations logiques, manipuler des données et construire un raisonnement.
Elle trouve naturellement sa place dans les mathématiques, l’informatique, l’ingénierie, la finance, l’économie ou certaines disciplines scientifiques.
Mais elle ne se limite pas aux chiffres. Savoir identifier une cause, comparer plusieurs hypothèses ou construire une stratégie relève également d’un raisonnement logique.
À l’université : résolution de problèmes, analyse de données, programmation, études de cas et travaux de recherche peuvent particulièrement solliciter cette capacité.
3. L’intelligence spatiale : penser en images
Certains étudiants comprennent plus facilement lorsqu’ils peuvent visualiser, représenter ou manipuler mentalement des formes et des espaces.
Cette capacité peut être particulièrement utile en architecture, design, arts, urbanisme, ingénierie, géographie ou dans certaines disciplines scientifiques.
Un schéma, une carte, une maquette ou une représentation en trois dimensions peuvent parfois permettre de comprendre un concept qu’un long texte rendrait plus difficile à appréhender.
À l’université : cartographies, simulations, modélisation 3D, infographies et représentations visuelles constituent autant de supports mobilisant cette aptitude.
4. L’intelligence corporelle-kinesthésique : apprendre par l’action
Elle concerne la capacité à utiliser son corps avec précision et à apprendre ou résoudre certaines situations par l’action et la manipulation.
Elle peut évidemment être particulièrement importante dans les activités sportives, mais également dans les métiers et formations qui nécessitent une grande maîtrise gestuelle : médecine, chirurgie, kinésithérapie, arts du spectacle, métiers techniques ou certaines disciplines expérimentales.
À l’université : travaux pratiques, simulations, expérimentations, ateliers et mises en situation permettent de donner une place à l’apprentissage par l’action.
5. L’intelligence musicale : comprendre et structurer les sons
Elle correspond à une sensibilité particulière aux rythmes, aux sons, aux mélodies et aux structures musicales.
Elle apparaît naturellement dans les études musicales, mais peut également se manifester chez des étudiants qui utilisent spontanément le rythme et les sons comme moyens d’expression ou de mémorisation.
À l’université : création musicale, production audiovisuelle, arts, communication et certains projets numériques peuvent mobiliser cette dimension.
6. L’intelligence interpersonnelle : comprendre les autres
Savoir écouter, communiquer, coopérer, négocier ou comprendre les réactions d’un groupe constitue une compétence particulièrement importante dans la vie universitaire et professionnelle.
Elle peut être précieuse dans le management, les ressources humaines, la psychologie, la communication, l’enseignement, le commerce ou encore les professions médicales.
Dans l’enseignement supérieur, les travaux de groupe, les projets collaboratifs et les associations étudiantes offrent notamment des occasions de développer ce type de compétences.
7. L’intelligence intrapersonnelle : se comprendre soi-même
Connaître ses forces, identifier ses difficultés, comprendre ses émotions et être capable de réfléchir à ses propres choix constituent également des compétences importantes pour construire un parcours universitaire.
Un étudiant peut avoir de grandes capacités mais rencontrer des difficultés à les mobiliser s’il ne sait pas organiser son travail, définir ses objectifs ou comprendre ce qui favorise réellement sa réussite.
À l’université : accompagnement personnalisé, tutorat, orientation, projets individuels et réflexion sur le parcours peuvent contribuer au développement de cette dimension.
8. L’intelligence naturaliste : observer et comprendre le vivant
Elle désigne une capacité à reconnaître, différencier et comprendre les éléments du monde naturel.
Elle peut être particulièrement pertinente dans les sciences de la vie, l’agronomie, l’environnement, la biologie, les sciences de la Terre ou certaines formations liées au développement durable.
Dans un contexte où les enjeux environnementaux occupent une place croissante dans l’enseignement supérieur, cette sensibilité peut également trouver de nouvelles applications interdisciplinaires.
9. L’intelligence existentielle : questionner le sens
Souvent ajoutée aux huit intelligences initialement proposées, l’intelligence existentielle renvoie à la capacité à réfléchir aux grandes questions liées à l’existence, au sens, aux valeurs, à la responsabilité ou à la condition humaine.
Elle peut trouver un écho particulier dans la philosophie, les sciences humaines et sociales, l’éthique, la théologie, mais aussi dans les débats contemporains autour de l’intelligence artificielle, de la bioéthique, de l’environnement ou des transformations de la société.
Il convient toutefois de préciser que cette neuvième forme n’a pas exactement le même statut que les huit intelligences initialement retenues dans le modèle de Gardner.
Et dans l’enseignement supérieur ?
L’intérêt de cette réflexion ne consiste pas à placer chaque étudiant dans une « case ».
Un étudiant n’est pas uniquement son dossier académique, sa moyenne ou sa capacité à réussir un examen. Il peut posséder des aptitudes multiples qui ne sont pas toujours visibles dans les formes traditionnelles d’évaluation.
C’est ici que la question devient particulièrement intéressante pour l’enseignement supérieur.
Les universités sont aujourd’hui confrontées à des étudiants aux profils, aux parcours et aux modes d’apprentissage très diversifiés. Les formations doivent également préparer les jeunes diplômés à un marché du travail dans lequel les compétences techniques ne suffisent plus toujours : communication, créativité, collaboration, autonomie, capacité d’adaptation, résolution de problèmes et esprit critique sont devenus des dimensions importantes de nombreux métiers.
Dans cette perspective, la réflexion sur les différentes formes d’intelligence peut encourager les établissements à diversifier les situations d’apprentissage : projets interdisciplinaires, travaux collaboratifs, mises en situation, présentations orales, expérimentations, projets créatifs, recherche appliquée ou encore activités associatives.
Mais attention à ne pas transformer une théorie en diagnostic
La popularité de la théorie des intelligences multiples ne signifie pas qu’elle soit scientifiquement établie dans toutes ses dimensions.
Des recherches et revues critiques ont notamment souligné que les différentes intelligences proposées par Gardner n’ont pas été démontrées comme des capacités indépendantes et que l’efficacité des méthodes pédagogiques directement inspirées de cette théorie reste difficile à établir. Une revue systématique portant sur les interventions fondées sur les intelligences multiples a notamment relevé d’importantes limites méthodologiques dans les études disponibles.
L’enjeu, pour l’université, n’est donc pas de dire à un étudiant : « vous êtes intelligent de telle manière », ni de lui proposer un enseignement exclusivement adapté à une supposée « intelligence dominante ».
Il est plutôt de reconnaître que les étudiants peuvent mobiliser différentes ressources cognitives, créatives, sociales et pratiques pour apprendre et construire leurs compétences.
Vers une université qui valorise davantage la diversité des talents ?
La véritable question n’est peut-être finalement pas de savoir combien d’intelligences possède un étudiant.
Elle est de savoir combien de façons différentes une université peut offrir à ses étudiants pour comprendre, expérimenter, créer, collaborer et démontrer ce qu’ils savent faire.
Dans un enseignement supérieur en pleine transformation, cette réflexion peut ouvrir la voie à une conception plus large de la réussite : une réussite qui ne se mesure pas uniquement à une note ou à un diplôme, mais également à la capacité de l’étudiant à mobiliser ses connaissances, développer ses compétences, travailler avec les autres, créer de la valeur et trouver progressivement sa place dans la société et dans le monde professionnel.
Parce que former des diplômés ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances. Il s’agit aussi de révéler et de développer la diversité des talents.

Mehdi EL KANTAOUI

