Dans le cadre de sa chronique Academix, diffusée sur les ondes de RTCI le vendredi 2 mai 2025 à partir de 18h30, Mehdi Kantaoui, producteur et animateur de l’émission, a reçu M. Mohamed Sassi, enseignant universitaire à l’Université de Tunis et à l’ENA, spécialiste en Histoire des Relations Internationales. Cette émission a été l’occasion de décrypter les relations entre la Tunisie et l’Union Européenne, à travers le prisme des études en relations internationales et en diplomatie.

Le point central de l’échange a été l’ouvrage récemment publié par M. Mohamed Sassi, intitulé Les Relations Tunisie–Union Européenne – Six décennies d’histoire, présenté en marge de la Foire du Livre. Ce livre retrace l’évolution complexe et stratégique de ce partenariat euro-méditerranéen, en soulignant son importance académique et géopolitique. L’émission a offert aux auditeurs un éclairage riche et documenté sur les liens entre recherche universitaire, diplomatie et enjeux euro-tunisiens contemporains.
À l’heure où la Méditerranée reste un espace de fractures et de convoitises, le livre Les relations Tunisie-Union européenne : Six décennies d’histoire de Mohamed Sassi (Éditions Nirvana, Tunis, 2025) se présente comme une boussole indispensable pour décrypter les dynamiques complexes d’un partenariat oscillant entre coopération et domination. Bien plus qu’un simple récit historique, cet ouvrage audacieux propose une radiographie critique d’une relation façonnée par les héritages coloniaux, les réalpolitiques économiques et les luttes pour la souveraineté.
Une odyssée intellectuelle aux racines transdisciplinaires
Dès les premières pages, Mohamed Sassi prévient : son travail n’est pas un exercice académique conventionnel, mais une quête pour saisir l’« âme » d’une relation asymétrique. En mêlant économie politique, sociologie des élites et histoire des relations internationales, l’auteur transcende les approches monolithiques. Inspiré par Fernand Braudel et les théoriciens de la dépendance (Samir Amin, André Gunder Frank), il inscrit son analyse dans la longue durée, révélant comment les structures coloniales continuent d’innerver les négociations actuelles. La force de l’ouvrage réside dans son ancrage archivistique tunisien – des documents souvent ignorés par les chercheurs européens –, offrant une voix aux acteurs locaux, des diplomates aux syndicalistes, dont les dilemmes éclairent les contradictions de la souveraineté postcoloniale.
Six décennies sous le scalpel : les révélations d’une histoire tumultueuse
- 1957-1969 : les cicatrices de la décolonisation
Mohamed Sassi ouvre son récit sur les plaies encore vives de l’indépendance tunisienne. La guerre de Bizerte (1961) et la nationalisation des terres coloniales (1964) ne sont pas de simples contextes, mais des traumatismes structurants. L’accord de 1969 avec la CEE, souvent célébré comme une victoire, est dépeint comme un « pacte faustien » : les archives tunisiennes dévoilent une élite partagée entre urgence économique et crainte de reproduire les dépendances passées
- 1970-1980 : le mirage de l’aide européenne
Les années 1970, marquées par l’accord de coopération de 1976, révèlent un leurre. En croisant les protocoles de la CEE avec les rapports confidentiels de la Banque centrale tunisienne, Sassi démontre comment l’aide européenne a enfermé la Tunisie dans un rôle de sous-traitance, exacerbé par la crise de la dette des années 1980. Une analyse qui fait écho aux critiques de Joseph Stiglitz sur les asymétries du commerce mondial.
- 1995 : l’accord d’association, un piège doré ?
L’accord de 1995, pierre angulaire du partenariat, est ici démystifié. Loin du récit triomphaliste, Sassi expose les résistances internes tunisiennes face à une zone de libre-échange (ZLE) tronquée. Le Processus de Barcelone, censé promouvoir la coopération régionale, est accusé de fragmenter le Maghreb via des accords bilatéraux concurrentiels. Une critique nourrie par les réflexions d’Edward Saïd sur l’impérialisme culturel.
- Post-2011 : les espoirs trahis de la révolution
Le Printemps arabe marque un tournant. À travers des entretiens avec des acteurs de la révolution, Sassi dénonce l’incapacité de l’UE à soutenir la transition démocratique tunisienne. L’accord ALECA (Accord de libre-échange complet et approfondi), présenté comme un levier de modernisation, est analysé comme une menace pour la souveraineté nationale, dans la lignée des travaux de Naomi Klein sur le « capitalisme du désastre ». L’originalité de l’ouvrage réside dans son engagement. En donnant voix aux oubliés – syndicats, agriculteurs, diplomates maghrébins –, Sassi décolonise l’historiographie euro-méditerranéenne.

Conclusion : pour une Méditerranée des possibles
Si le bilan est sévère, l’ouvrage se clôt sur une note d’espoir. Face aux crises migratoires et aux replis nationalistes, Sassi appelle à un « nouveau contrat méditerranéen », fondé sur l’éthique et la réciprocité. Il plaide pour un codéveloppement circulaire, s’inspirant des propositions tunisiennes, et invite l’UE à dépasser sa vision marchande de la Méditerranée.
Les relations Tunisie-Union européenne : Six décennies d’histoire est bien plus qu’un livre : c’un manifeste pour une historiographie émancipée, une invitation à repenser les équilibres euro-africains. Une œuvre indispensable à l’heure où l’Europe, face à ses propres crises, doit réapprendre à écouter les rives sud de sa mémoire partagée.










